Pourquoi des ebooks ?

Vive les ebooks

Le magazine Micro hebdo consacrait récemment un article à une révolte d’écrivains et d’éditeurs contre les ebooks, intitulé : « Ils veulent brûler le livre électronique ! » Accès d’humeur, échauffement de bile de la part de gens en mal de publicité, en tout cas, rien, dans cette guerre picrocholine qui n’aie à voir avec la raison. Mais avec l’émotion ou la mauvaise foi : oui ! Jugez plutôt en lisant les arguments (sic) de ces nouveaux révoltés que l’on croyait plus attachés au progrès technologique.

Frédéric Beigbeder, écrivain à la mode, très à la mode : « Comme si la dématérialisation n’était pas un drame en soi. (…) C’est un mot très poli, dématérialisation, pour dire quelque chose de très triste, c’est destruction. Destruction du livre… Pourquoi est-ce que les gens sont si pressés de se débarrasser des objets culturels ? Je ne comprends pas… » Essuyons une larme ; en somme on peut tout supprimer : les diligences, les pince-nez, les locomotives au charbon, les machines à écrire mais pas les livres qui seraient des objets sacrés. On voit que le beau Frédéric n’a apparemment pas de problèmes de rangement pour ses nombreux bouquins dans son loft parisien ; et en plus ce n’est pas lui qui enlève la poussière qui s’accumule dessus.

L’écrivain Yann Moix donne, lui, carrément dans la haine : «  Seul un non-lecteur, seul un faux lecteur peut rêver d’avoir à portée de main des millions d’ouvrages à lire. (…) L’ebooker s’achète du fantasme, s’offre du mensonge, loue de la sensation. C’est le nouveau bourgeois : on possède tout sans connaître rien. L’ebooker, en ce sens est un salaud ». Ces belles paroles nous rappellent les aboiements de l’imprécateur Jean-Paul Sartre dans les années d’après-guerre. La bourgeoisie, depuis Marx, mérite mille fois la mort et bien sûr, M. Moix, qui n’a rien d’un bourgeois, rêve sans doute de guillotine, comme en 1793.

Yves Pagès, l’éditeur, lui, nous joue la scène du mépris : « Je n’ai rien contre le format ePub ni les documents numériques, mais je trouve excessif l’intérêt porté à cette évolution négligeable économiquement. Car il faut regarder la réalité en face : cela ne marche pas ». Pourquoi alors monter au créneau pour si peu ? Les raisins paraissent bien verts ces jours-ci.

Plus sérieuse est la plainte des libraires, surtout des petits libraires. Le livre électronique va-t-il les réduire au chômage ? Comme beaucoup d’entre eux vivent grâce aux commandes publiques des livres pour écoliers, s’ils doivent livrer très vite en numérique, ils seront incapables de résister à la concurrence des grands fournisseurs qui ont les moyens de s’équiper. Il est vrai que cette concurrence des « gros » joue tout autant en leur défaveur dans les commandes de livres papier.

Certes, il faut tenir compte du fait que  les Français sont des rouspéteurs nés, d’incorrigibles ronchons. Et que, de plus, dans le milieu de l’économie, de la fabrication et de la vente, on n’a pas toujours, chez nous, le réflexe de penser d’abord à l’intérêt du client, dans ce cas : au lecteur.

De ce point de vue, celui du client, le seul qui vaille, l’ebook a beaucoup d’avantages, il permet des économies dans de nombreux domaines :

Economie d’espace : certains grands lecteurs possèdent plusieurs milliers de livres ; il faut les ranger et les classer. Une émission du magazine Capital nous montrait une jeune fille possédant plus de 6000 livres. Toutes les pièces de son appartement étaient transformées en bibliothèque : entrée, salle de séjour, chambre, WC compris. Elle n’avait, hélas !, pas les moyens de louer un appartement aussi vaste que celui de M. Beigbeder. Quand on pense que tous ces ouvrages pourraient tenir dans une liseuse de 14 sur 20 centimètres, on peut légitimement employer le mot progrès sans se faire rejeter dans les ténèbres extérieures.

Economie de papier. Évidente mais dans ce domaine, on sait que la pénurie de pâte à papier dans le monde n’est pas à l’ordre du jour.

Economie d’argent. Même si certains éditeurs maintiennent des prix de livres électroniques élevés, les coûts de fabrications diminuent avec les e-books et, la concurrence aidant, leurs prix devraient baisser de beaucoup dans les années à venir.

Economie de temps. Entre l’acte d’achat et le début de la lecture, il s’écoule tout juste quelques minutes. Cela évite au lecteur impatient de connaître les pertes de temps des allers et retours domicile-librairie et des files d’attente aux caisses de la FNAC ou d’ailleurs.

L’ebook est aussi un bon antidote contre la timidité et la censure des éditeurs. Un vieux livre papier introuvable, parce que jamais réédité, le sera facilement sous forme numérique par des passionnés ; on pourra presque travailler à la demande. Enfin les livres qui ne trouvent pas d’éditeur en temps normal pour des raisons diverses (jugés peu rentables, politiquement incorrects …) pourront voir le jour sur Internet et se retrouver dans les liseuses en deux temps trois mouvements. La liberté d’expression est aussi fille du numérique.

Car cette innovation technologique est un formidable levier pour les vocations d’écrivains, de polémistes, d’éditeurs, de chercheurs et pour la diffusion de leurs œuvres. Plus d’offre d’un côté et, j’en fais le pari, plus de lecteurs de l’autre, à cause des prix bas et aussi parce que la possession d’une tablette, que l’on peut utiliser comme liseuse, amènera tout naturellement vers la lecture de romans, d’essais, de BD, des gens qui, au départ, ne l’envisageaient pas.

Les liseuses d’ailleurs sont en train d’évoluer à très grande vitesse et multiplient les possibilités de confort du lecteur : choix des caractères (ceux qui, comme moi, ont la vue qui baissent apprécieront) recherches possibles dans le texte, prise de notes…

Enfin, soyons humanistes et rassurons les Moix, Beigbeder et consorts: le livre numérique ne tuera pas le livre papier. Comme le disait à ses étudiants l’éditeur d’ebooks Christian Godefroy, les passionnés rechercheront toujours le livre de valeur, le bouquin avec les sensations émotionnelles et physiques qu’il procure. Le livre papier ça fait intellectuel, la liseuse ça fait jeune et branché (pour l’instant) jusqu’à ce que ça aille de soi. Les livres de poche, les livres grand public sont appelés à être remplacés par les liseuses, plus pratiques, plus modernes, comme les fiacres l’ont été par les taxis. Les cochers ont cédé la place aux chauffeurs mais le public a toujours besoin de se déplacer, comme il a besoin de lire.